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J’aime pas la Blanche !

Suite à une divergence d’avis sur l’emplacement que devrait avoir un livre, je persiste et signe, il devrait aller avec les livres de SF. Le livre en question, c’est 2084 de Boualem Sansal, livre qui cumule les prix littéraires dont le Grand prix du roman de l’Académie Française, c’est pas rien a priori, édité par Gallimard dans la collection Carré Rouge, donc un bouquin reconnu par les grands de la littérature française.

Et pourtant, c’est de la SF. Voyez le texte de la quatrième de couverture :

 

« L’Abistan, immense empire, tire son nom du prophète Abi, «délégué» de Yölah sur terre. Son système est fondé sur l’amnésie et la soumission au dieu unique. Toute pensée personnelle est bannie, un système de surveillance omniprésent permet de connaître les idées et les actes déviants. Officiellement, le peuple unanime vit dans le bonheur de la foi sans questions.
Le personnage central, Ati, met en doute les certitudes imposées. Il se lance dans une enquête sur l’existence d’un peuple de renégats, qui vit dans des ghettos, sans le recours de la religion…
Boualem Sansal s’est imposé comme une des voix majeures de la littérature contemporaine. Au fil d’un récit débridé, plein d’innocence goguenarde, d’inventions cocasses ou inquiétantes, il s’inscrit dans la filiation d’Orwell pour brocarder les dérives et l’hypocrisie du radicalisme religieux qui menace les démocraties. »

 

On fait la liste des éléments de SF ? Ça se passe dans le futur, dans un pays inventé, amnésie forcée (chose impossible à ce jour), univers dystopique, réflexion sur le monde d’aujourd’hui par le prisme d’un cadre fictif.

Bon il me semble que c’est clair, et en plus si ce n’était que le titre qui rappelle directement 1984, mais Orwell est aussi cité comme inspiration de l’œuvre. Mais comme c’est reconnu par les grands, c’est plus de la SF, c’est de la littérature blanche, soit de la « vraie » littérature.

 

Et c’est pour ça, que je n’aime pas la littérature blanche, ou littérature générale. Ce qui ressort souvent de cas similaires de litiges sur l’appartenance d’une œuvre dont la blanche s’est emparé, en plus d’un goût de bile, c’est que la SF reste un genre mineur, qu’elle ne peut pas être considéré comme plus que ça et que, par contre, si des vieux croûtons ont dit que c’était en fait de la littérature, ça n’est plus de la SF.

Il m’apparaît donc que l’Académie Française, ainsi que les maisons d’édition et les bibliothécaires qui se fient à son avis, méprise la SF, et la littérature genrée dans son ensemble, au point de gommer l’appartenance d’une œuvre reconnue au genre auquel elle doit appartenir.

« Si c’est bien, ce n’est pas de la SF. » me semblent-ils exprimer ainsi. Et par corollaire : « Si c’est de la SF, ça ne peut pas être bien. »

 

Et puis il y a l’argument massue : « Les gens qui lisent cet auteur n’iront pas chercher le livre dans le rayon SF »

Eh bien tant pis pour eux ! Si l’auteur a pondu un livre de SF, qu’il soit rangé avec les livres de SF et ceux qui lisent de la SF le liront peut-être et, s’il est censé être si bien, peut-être qu’il attirera d’autres personnes dans ce rayon, et que les réfractaires seront moins fermés sur la SF. Et dans l’autre sens, ça marche moins, parce qu’en ce qui me concerne, les couvertures Carré Rouge, c’est tellement vide et impersonnel que je n’ai même pas envie d’ouvrir le livre pour savoir ce qu’il y a dedans, ils sont tous pareils, de là à y voir une uniformisation élitiste des supports culturels, il n’y a qu’un pas. Même topo pour la Pléiade.

 

Mais pour revenir sur les genres, bizarrement la blanche fourmille de genres : la romance, les romans historiques, le terroir, les romans de voyage ou d’aventure, le drame,…

Mais où est la différence ? C’est parce que c’est « ancré dans le réel » que ça mérite ses lettres de noblesse ? Mais quel réel ? Si Balzac ne s’intéresse qu’à la bourgeoisie et aux reliquats de la noblesse, est-il plus ancré dans le réel que Zola et Hugo qui préféraient écrire sur les classes les plus pauvres de la société, une réalité au final bien différente ? Ou même, Autant en emporte le vent (c’est un roman à la base donc ça marche) qui est censé être un classique doublé de la plus belle histoire d’amour de tous les temps, bon je me pose déjà des questions sur la définition de l’amour de ceux qui ont cet avis, mais on oublie la réécriture de l’Histoire sauce Sudiste dans laquelle les Yankees sont des monstres qui attaquent les pauvres propriétaires du Sud qui n’ont rien fait pour mériter ça, les p’tits bichons, et les Noirs sont au mieux des simplets serviles, au pire des abrutis qui n’ont pas de valeur si un Blanc ne lui dit pas quoi faire. Il n’y a de réel ici qu’une idéologie passéiste mais il faut pas y toucher, c’est du classique.

 

Et voilà un autre mot qui fâche : « Classique ». Qui va bien dans la phrase « Ça va pas en SF, c’est un classique. » Donc parce qu’une œuvre est ancienne, on se moque de savoir à quel genre elle peut bien appartenir. À ce titre-là, les Sherlock Holmes, les Agatha Christie ou les Simenon, c’est pas du polar, c’est du classique. Et pourtant on va plus souvent les retrouver au rayon polar qu’ailleurs.

Mais quand on cherche Le Horla, La peau de chagrin, De la Terre à la Lune, ou d’autres ouvrages issus des littératures de l’Imaginaire mais écrits par des auteurs classiques (surtout chez les Français), il faut dans 75% des bibliothèques se rendre au rayon Classiques. Considèrent-ils que ce sont des accidents de parcours dans la carrière de ces auteurs ?

Et pourquoi pas pour le polar ?

Parce que le polar a gagné ses lettres de noblesse pour une raison que j’ignore (attention, je ne dis pas que je n’aime pas le polar, ce que j’ignore, c’est pourquoi le polar est mieux reconnu que la SF, le fantastique, et bien plus encore que la fantasy) alors qu’il faut encore se battre pour l’Imaginaire.

 

Et j’entends les remarques me disant que la littérature blanche, c’est quand même sérieux, c’est gage de qualité, si c’est reconnu, c’est que c’est bien (à vrai dire j’ai une assez bonne ouïe mais là c’est une figure de style). Tout dépend du point de vue, la reconnaissance, ça se discute, si on se fie à un groupe qui a accepté Finkie (Finkielkraut pour les intimes, les non-intimes, les souchiens et les non-souchiens) parmi ses membres, j’émets déjà un gros doute. Et puis gage de qualité, il y a proportionnellement autant de romans mauvais en blanche que dans les autres genres. Sérieux ? Donc Voltaire ce n’est pas de la littérature blanche puisqu’il a fait de la satire (là s’ouvre un autre débat : « Peut-on faire de l’humour ou de la satire de façon sérieuse ? »).

 

Je caricature, je sais, mais le souci c’est que je n’ai pas d’attirance pour la blanche par défaut. Ça fait une éternité que je n’en ai pas lu, on m’a fait lire du classique et c’est bien souvent que je me suis forcé pour finir le livre. Par exemple, si je devais résumer Maupassant, j’ai lu Le Horla et des histoires de personnages mesquins et cupides dans lesquels je m’attendais à ce qu’il se passe quelque chose d’intéressant mais  non (je vous laisse deviner ce que j’ai apprécié).

 

Voilà, j’aime pas la blanche et ses ayatollahs. Je milite pour l’Imaginaire et pour que les œuvres qui s’y rattachent soient reconnues en tant que telles (on en a gros).

 

Pour L’écume de jours, pour Gargantua, pour Le Passe-muraille, pour 2084, pour 1Q84, pour Voyage au centre de la Terre, pour Le monde perdu, pour La ferme des animaux, pour La divine comédie, pour tant d’autres, pour que l’Imaginaire soit considéré à sa juste valeur, Cyberunes, j’écris ton nom.

 

 

En bonus pour ceux qui sont arrivés jusque-là une vidéo pour défendre la SF :

« Je n’aime pas la SF »

 

Arthur

4 thoughts on “J’aime pas la Blanche !

  1. Tout comme toi, je suis complètement dépassée par ces choix… Comment peut-on nier ainsi le véritable registre d’une œuvre ? Juste pour que ça paraisse « sérieux ». Grrrrrrrrrrr

  2. Alors moi, j’aime la blanche…mais pas tout, comme je n’aime pas tout dans le SF ou la Fantasy. Et c’est normal.
    Le problème, c’est tu deviens aussi sectaire que les anti-SF.
    Cette manie de sacraliser (et de mépriser) un texte en France…pfff. C’est usant.
    Les couvertures de Gallimard ont toujours voulu inspirer le respect, mettre en avant le texte, rien que le texte. Et rien ne doit détourner le lecteur de cette mythification (mystification ?) Et ce que Galimard fait, les autres le font.
    Mais d’où nous vient se besoin de mettre les choses, les gens, les livres dans des cases ? On est trop con pour ne pas s’y retrouver ?
    Je sais que la polémique est toujours ouverte dans les médiathèques : doit-on classer par genre ou juste par ordre ?
    Et bien : Aller vous faire voir : la classification par genre est un enfermement aussi pourri que les cookies sur Amazon. Si vous lisez ceci, vous aimerez cela ! Vous faites la même chose vous tous bibliothécaires. Vous mettez les livres dans des cases, et les lecteurs aussi. Moi je dois faire tous les rayons pour chercher des titres ou des auteurs accrocheurs en polar, en théâtre, en « classique ».
    Pas étonnant que certaines catégories soient méprisées et d’autres encensées. Ça aide les éditeurs, les auteurs, les lecteurs à se sentir moins cons que le voisin.
    La littérature est une arme de distinction massive.
    Mélangeons les genres, ça évitera le dédain, l’arrogance et ça ouvrira des portes.

    • Mais sans classification par genres, pas de Cyberunes.
      Je rappelle que le but de l’asso est la promotion des cultures de l’Imaginaire, donc la défense de ces genres ainsi que leur existence.

      Et plus généralement, si les genres existent, c’est pas pour rien, ça donne des codes. Des codes de lectures ainsi que des codes de compréhension et d’appréhension de l’histoire racontée, tout comme on utilise des codes chaque jour lorsqu’on parle à l’oral selon les personnes à qui on s’adresse.
      Si tu parles à tes amis comme tu parles à tes employeurs, tu dois avoir une relation très distante avec tes amis.
      Un livre c’est pareil, il va te parler avec des codes venant de son genre littéraire, dans lesquels tu peux y reconnaître des intentions ou qui vont générer des attentes. Et si un livre te parle avec des codes qui te sont étrangers ou qui ne correspondent pas à leur genre, ça risque de te décevoir ou au moins de te mettre mal à l’aise.
      Imagine « Il y a longtemps dans une galaxie lointaine, très lointaine… Luke est un fermier de l’espace qui doit faire face à une mauvaise récolte de blé de l’espace. »
      Je ne suis pas sûr que ça ait un impact autre que « Au final, l’histoire pourrait se passer sur Terre, sans robot, sans extraterrestre et sans vaisseau spatial que ça ne changerait rien à l’histoire. » (ou « Ça, c’est la pitch original de Star Wars selon le court métrage Georges Lucas in love. » mais ça n’a rien à voir avec le débat).
      De même qu’un livre décrit comme un polar mais dans lequel on arrête le coupable dès la première page et que le reste du bouquin, on suit juste le policier qui remplit de la paperasse tout en gérant sa vie de famille risque d’être décevant sur le côté polar.

      Donc les genres existent, ils génèrent des attentes, se servent d’un panel de codes, de gimmicks et de clichés qui donnent des grilles de lecture. Les genres sont poreux dans une certaine mesure mais les identifier permet de savoir à quelle sauce manger les livres dont ils sont issus, d’où l’importance de les signaler.

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