LA MONTURE de Carol EMSHWILLER

Vous allez penser que j’ai un gout immodéré pour les histoires étranges, les trucs inclassables, les textes qui laissent un goût bizarre et vous aurez raison.

Parce que là, je vais vous parler d’un récit qui m’a laissé sur les fesses.

À priori, ce texte naïf pour les enfants raconte les aventures de Smiley.

Smiley est un humain de la race des Seattle, sélectionné et entrainé depuis son plus jeune âge pour être la monture parfaite de « Petit Maitre », futur dirigeant des Hoots, qui ont envahi la terre il y a longtemps.

Si l’entrainement de Smiley est dur, celui de Petit Maitre l’est tout autant. L’un comme l’autre doivent représenter la perfection de leur race et rien ne leur sera pardonné. Chaque jour, Smiley doit courir, sauter, faire encore et encore des tours de manège la tête haute, les coudes en arrière. Le soir, lorsqu’il retrouve sa stalle avec son lit douillet, son eau chaude et ses biscuits, il s’écroule de fatigue sans même jeter un coup d’œil aux livres de sa bibliothèque.

Si Petit Maitre a le malheur de trop serrer les jambes, de mal diriger sa monture, le maitre de manège se fait un plaisir de lui hurler dessus, et Petit Maitre n’a pour seule échappatoire que de se réfugier dans son nid le soir, en serrant convulsivement la peluche qui ressemble à Smiley.

Et puis un jour, apparait Héron, le père de Smiley, homme révolté qui est retourné à la vie sauvage et qui entraine dans son sillage Smiley et Petit Maitre.

Et là, vous vous dites, le héros va fomenter une révolte, les hommes vont se débarrasser des oppresseurs, bla bla bla….

Et ben oui, mais en fait non.

Parce que ce qui va faire de La Monture un livre très original, c’est que Petit Maitre et Smiley vont continuer à s’aimer, à se protéger. Smiley refusera que Petit Maitre en soit abandonné en pleine montagne, refusera de suivre son père dans son village de sauvages. Il ne veut qu’une chose : retourner dans sa stalle chaude et propre, faire des concours avec son seul ami, son cavalier, et gagner coupes et mors en argents.

Petit Maitre lui, pour ne pas perdre Smiley, acceptera de marcher sur ses propres jambes et comprendra peu à peu l’enjeu politique qu’on lui fait jouer.

Alors, je ne vais pas tout vous raconter, mais ce livre fourmille de détails très bien pensés :

Comment on peut être « rien » lorsqu’on n’entre pas dans la bonne catégorie, comment le racisme est une construction sociale, comment on peut désirer le confort plus que la liberté, comment un système politique manipule ses esclaves comme ses dirigeants.

Bien plus subtil que ne le laisse paraitre les premières pages, sous des dehors simplistes, ce texte raconte la relation dominant/dominé sous un jour bien plus complexe qu’il n’y parait. Le texte, dit par Smiley qui n’a ni le vocabulaire ni le recul d’un homme instruit, nous parait puéril, mais le fond est autrement plus profond. Adopter le point de vue de l’esclave qui ne veut pas changer sa situation biaise notre point de vue, mais nous oblige à comprendre les différents enjeux.  Si l’autrice voulait nous laisser sur un certain malaise, c’est parfaitement réussi.

Je pensais lire une histoire pour « petis n’enfants » convenue et sans prise de tête, je me suis retrouvé à dévorer une histoire de l’humanité.

À mettre entre toutes les mains.

Mon père m’a demandé ce que cela signifiait d’être un être humain. Je n’étais pas sûr que ce soit une bonne question, mais je l’ai acceptée et j’ai dit que je ne savais pas. Il ne me l’a pas dit. Comment suis-je censé savoir si personne ne me le dit ?